La révolution tunisienne

Publié le par FATHI CHAMKHI

Arrivé au pouvoir en Tunisie suite à un coup d’Etat en 1987, Ben Ali en fut chassé par une révolution populaire le 14 janvier 2014. Moins d’un plus tard, la révolution égyptienne a balayé Moubarak, un autre dictateur au pouvoir depuis 31 ans. C’est la révolution arabe qui est en marche. C’est un tremblement de terre qui secoue tous les régimes arabes, qui, hier encore étaient présentés comme stables, sont en train de vaciller : Yémen, le Bahreïn, la Lybie…

La révolution tunisienne, qui fut la première dans ce processus, a commencé le 17 décembre 2010. Bien entendu, personne ne pouvait prévoir une date aussi précise. Cependant, les conditions étaient mûres pour son avènement. Deux ensembles de facteurs, au moins, sont à l’origine de cette révolution :

Tout d’abord, la crise sociale qui est le produit de vingt-trois ans de dictature capitaliste néolibérale. L’aspect le plus manifeste de cette crise est sans conteste l’extension de la pauvreté, qui s’est nourri de la crise de l’emploi et de l’érosion substantielle du pouvoir d’achat des salaires, alors que, dans le même temps, les revenus du capital ne cessaient d’augmenter, nourris en cela par un taux annuel moyen de croissance économique de 5%.

Cette crise sociale s’est aggravée, depuis fin des années 2008, du fait de la crise financière internationale. Les prix des produits de première nécessité ont connu une augmentation significative, ce qui a aggravé les retombés sociaux de la politique d’austérité et la marchandisation des services publics pratiqués par l’Etat de Ben Ali. Alors que la crise de l’emploi est devenue explosive.

Cette situation a attisé la colère populaire ; des mouvements sociaux ont éclaté partout dans le pays, notamment celui du bassin minier de Gafsa (Sud-ouest à 350 km de Tunis), où toutes les villes, plus particulièrement Redeyef, s’étaient insurgées durant plusieurs mois (janvier-juin 2008). Tous ces mouvements, malgré qu’ils aient été réprimés violemment, ont finalement contribué à précipiter la chute de la dictature.

En plus de la crise sociale, la révolution s’est nourrie de la crise politique qui est le produit de 23 ans de dictature. A la fin de son long règne Ben Ali avait réussi à confisquer toutes les libertés et à corrompre la quasi-totalité de ses adversaires politiques. Le peuple était désarmé face à la dictature.

A cela s’ajoute, la dérive mafieuse de cette dictature, sous l’impulsion des clans qui se sont constitués autour des deux familles du couple présidentiel, les Ben Ali et les Trabelsi (celle de la femme du dictateur). Ces clans ont réussi tout au long des 23 ans de la dictature à s’accaparer une partie de l’appareil productif. Dans le même temps, ils ont réussi à soumettre la quasi-totalité de l’activité économique à leurs lois et pratiques mafieuses.

L’arrogance et les exactions des clans Ben Ali/Trabelsi étaient perçues par toutes les classes sociales, notamment les plus déshéritées, comme des actes humiliants et blessants. La dégénérescence mafieuse du régime de Ben Ali a aussi exaspéré la grande bourgeoisie qui a fini par se retourner contre Ben Ali, sans oser mettre en question son pouvoir. La révolution a sonné, pour elle aussi, l’heure de la délivrance.

Le 17 décembre, à la suite de l’immolation d’un jeune chômeur/vendeur ambulant de légumes, à Sidi Bouzid (Centre ouest de la Tunisie), un groupe de manifestants en colère s’est rassemblé devant le siège du gouvernorat. Les jours suivants, la contestation a gagné les villes voisines, et a abouti à des heurts très violents avec les brigades anti-émeutes. La première victime tuée par balle est tombé le 24 décembre. Facebook et Al Jazira ont diffusé des vidéos puisées dans le web, presque à temps réel. Internet a aussi servi comme relais pour diffuser des mots d’ordres de grève et pour la coordination des mobilisations, surtout par le mouvement lycéen, et plus généralement par les mouvements de jeunes, qui ont su en tirer le meilleur parti.

Face à l’extension de la contestation aux villes des hautes steppes, véritables foyers de tensions sociales, notamment Thela et Kasserine, Ben Ali a ordonné à sa police d’ouvrir le feu sur les manifestants. De manière ‘modéré’ au cours de la deuxième et la troisième semaine de la contestation, puis de manière systématique au cours de la quatrième semaine. Mais, ce sont les cinq derniers jours qui ont été décisifs pour l’issue de la révolution. Deux faits majeurs avaient accéléré, plus particulièrement, le cours des évènements.

D’une part, dès la reprise des cours, après deux semaines de vacances, le lundi 10, les lycéens se sont engagés massivement dans le mouvement. Dans le même temps, les universités sont restées relativement calmes, à cause des examens. Le mouvement lycéen a été, malgré sa très courte existence (une journée et demie), un élément décisif dans le mouvement révolutionnaire qu’il a poussé à s’étendre à tout le pays. Comprenant le danger, Ben Ali a réagi en ordonnant la fermeture des écoles et des universités.

D’autre part, Tunis qui était restée en dehors du mouvement, jusqu’au mardi 11, et ce malgré plusieurs tentatives de la part de quelques centaines de syndicalistes qui se sont rassemblés plusieurs jours devant le siège de l’UGTT, dans la petite place M. Ali, s’est embrasée à son tour. Dans le même temps, le mouvement révolutionnaire a gagné l’ensemble des villes côtières et du Sud du pays.

Au 26ième jour, la révolution a fini par enflammer l’ensemble de la Tunisie. Après la fermeture des écoles, Ben Ali a changé son ministre de l’intérieur et a décrété l’état d’urgence et le couvre-feu nocturne sur l’agglomération de Tunis, qui abrite environ le ¼ de la population de la Tunisie et où se concentre plus de la moitié de son activité économique.     Parallèlement, le pouvoir qui a déployé l’armée dans un premier temps dans les villes où il y a eu de violents affrontements avait décidé, le mardi 12, de la déployer dans la capitale.

Cependant, chose importante, l’armée, somme toute faible en effectif et sans un rôle réel dans le dispositif répressif de Ben Ali, qui lui préfère le ministère de l’Intérieur, et plus particulièrement, son propre dispositif policier attaché directement au palais, a refusé de suivre Ben Ali dans sa folie meurtrière. Le Chef d'état-major de l'armée de terre, le général R. Ammar a préféré démissionner plutôt que faire suivre l’ordre de Ben Ali de tirer sur les manifestants. Donc, l’armée, dans un moment hautement décisif, a finalement fait défaut au pouvoir, à un moment où il s’est avéré que les effectifs policiers, malgré leur importance, devenaient incapables de faire face à un mouvement d’une telle ampleur. Autre fait à signaler aussi, à plusieurs reprises les soldats sont intervenus pour protéger les manifestants contre la police.

La centrale unique des travailleurs, l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) a été un autre acteur important de la révolution. Jusqu’au 10 janvier, la direction de l’UGTT (le bureau exécutif) et plus particulièrement A. Jrad, le secrétaire général, ont réussi à maintenir la centrale syndicale dans une neutralité passive vis-à-vis du mouvement révolutionnaire, mais de fait du côté du pouvoir.

Le basculement de l’UGTT du côté de la révolution s’est opéré lors de la commission administrative nationale (CAN), qui s’est déclaré ouvertement en faveur de la révolution. Très bien implanté au sein des différentes structures de l’UGTT, la gauche révolutionnaire, malgré ses divisions, a joué un rôle déterminant dans ce changement d’orientation.

Afin de dénoncer la répression et de soutenir le mouvement révolutionnaire, la CAN a donc appelé à une série de grèves régionales à partir du 12 janvier. Celle de Tunis a été prévue pour le vendredi 14 janvier de 9h à 11h. Cette grève et le rassemblement populaire qu’elle a suscité ont été le dernier coup de marteau qui a fait tomber le pouvoir de Ben Ali.

Enfin, totalement dépassés par les évènements, les partis politiques de l’opposition reconnus par Ben Ali n’ont fait qu’observer le mouvement, tentant çà et là d’y jouer un rôle quelconque, mais rien de significatif, à cause de leur faible enracinement parmi les masses, mais aussi à cause de leur aveuglement politique, inhérent à la nature des intérêts de classe qu’ils représentent.

Pire, n’ayant aucune confiance dans les masses populaires et la jeunesse, et doutant de leur détermination et de leur capacité à faire tomber le dictateur, ils ont, à la suite de la troisième allocution télévisée de Ben Ali, répondu favorablement à la main tendue par lui. Jusqu’à la dernière minute, ces partis ont douté de la révolution. Jusqu’à la fuite du dictateur, aucun des chefs de ces partis n’était venu se placer dans le camp de la révolution. Tous, continuaient à regarder vers Ben Ali, tout en tournant le dos à la révolution ! Il n’est pas étonnant qu’ils aient offert leurs services au gouvernement de la contre révolution dès que celui-ci à pointer son nez.

Ben Ali est certes un dictateur, doublé d’un véritable parrain mafieux, mais il n’en demeure pas moins un agent au service des forces impérialistes, lesquelles dominent la société, lui imposent une politique économique et sociale contraire à ses intérêts vitaux, et des mécanismes de transfert d’une partie importante des richesses qu’elle produit vers les centres impérialistes.

C’est ce système qu’essaye de sauvegarder le gouvernement de l’ex-premier ministre de Ben Ali, et actuel premier Ghannouchi. Face à lui, s’est constitué depuis le 11 février un ‘Conseil national de protection de la révolution’ qui regroupe l’UGTT, le Front du 14 janvier, le parti islamiste, l’ordre des avocats, l’association des juges et diverses autres partis et organisations, illustrant ainsi cette situation de dualité de pouvoir qui n’a cessé de se préciser depuis la chute du dictateur.

Dans les régions, l’autorité du gouvernement Ghannouchi demeure assez faible, ses représentant locaux, les préfets, sont au mieux dans l’incapacité d’exercer leurs fonctions. Par contre, les régions sont sous influence des conseils de protection de la révolution qui se sont constitués un peu partout.

Par ailleurs, le gouvernement Ghannouchi demeure incapable à faire face aux revendications sociales qui exercent une très forte pression, non seulement sur ce dernier, mais aussi sur le Conseil de la révolution qui hésite à soutenir les revendications sociales, préférant en cela s’en tenir à son agenda politique.

En conclusion, nous avons actuellement un gouvernement incapable de gouverner, et un Conseil de la révolution qui ne veut pas gouverner. S’il est encore tôt pour aller vers le pouvoir, il faut néanmoins soutenir les revendications de la classe ouvrière, des chômeurs, de la jeunesse et des plus pauvres pour renforcer leurs luttes et consolider leurs propres structures autonomes.

Tunis, le 20 février 2011

Fathi CHAMKHI

  

 

Publié dans DEMOCRATIE

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