Discours de FATHI CHAMKHI. À la cérémonie de remise du XIXème prix international Afonso Comin

Publié le par FATHI CHAMKHI

remise prix alfonso cominBarcelona, 28 novembre 2012

Discours de FATHI CHAMKHI. À la cérémonie de remise du XIXème prix international Afonso Comin

 

Catalan : Bona tarda a tothom (Bonsoir tout le monde)

Arabe : Maça el khayir (Bonsoir)

 

Monsieur le Maire de Barcelone,

Madame la Présidente de la Fondation Alfonso Comin,

 

Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi de remercier la fondation Alfonso Comin pour m’avoir choisi pour recevoir son 29ème prix international pour 2012.

C’est un grand honneur pour moi et pour ma famille qui a toujours été à mes côtés dans la lutte pour une Tunisie meilleure.

A cet instant précis, mes pensées vont surtout aux centaines de martyrs et aux milliers de blessés à qui on doit aujourd’hui, ce que les êtres humains ont de plus chers, leur liberté.

Je ne peux pas m’empêcher aussi, au moment où je reçois ce prix, de penser à ma mère qui m’a appris l’essentiel qui m’a guidé dans ma vie. C’est aussi auprès de ma mère, qui a affronté avec courage une vie très difficile en restant fière et optimiste, que j’ai appris à admirer le combat des femmes et à soutenir leurs causes.

Mes pensées vont aussi à ma femme, à laquelle j’exprime toute ma gratitude pour son soutien indéfectible malgré tout ce que la dictature nous a fait subir pendant de longues, très longues années.

 

Mesdames, Messieurs,

La Tunisie est un petit pays, mais un pays qui a une longue et riche histoire. C’est avant tout un pays arabe et méditerranéen. Un pays qui a donné son nom au continent auquel il appartient : l’Afrique. Mais, c’est avant tout un pays accueillant.

Le peuple tunisien est tolérant et bon vivant. Mais, pour mieux le qualifier, je dirais qu’il est plutôt pragmatique mais qui reste toujours fier.

L’histoire de la Tunisie est plusieurs fois millénaire. Elle a été façonnée par des entités politiques aussi prestigieuses que Carthage ou bien Kairouan. Mais, depuis la deuxième moitié du XIXème siècle, ce sont les faits colonial et impérialiste qui surdéterminent l’histoire de la Tunisie.

Après 73 ans de domination coloniale française, la Tunisie avait accédée à l’indépendance en 1956. Au cours des trente années suivantes, Bourguiba, le leader de l’indépendance, avait tenté de parachever le processus de décolonisation. Mai, son régime avait fini dans l’impasse en 1986.

Face à cet échec, la classe dirigeante locale a troqué avec les puissances impérialistes le peu de souveraineté nationale, qui a été durement acquise par le peuple tunisien, contre son maintien au pouvoir et la garantie de ses intérêts.

Le coup d’Etat de Ben Ali en 1987, était le signal politique du redéploiement néocolonialiste en Tunisie. Sous la protection de sa dictature, les institutions financières internationales, l’organisation mondiale du commerce et surtout l’Union Européenne ont instauré le règne absolu de la mondialisation capitaliste néolibérale en Tunisie. Le coût social et écologique de cette domination a été terrible pour le peuple tunisien.

 

Mesdames, Messieurs,

Le 28 novembre 1995, le sommet euro-méditerranéen avait terminé ses travaux ici même, à Barcelone, en publiant une déclaration politique qui annonçait le début du processus du partenariat euro-méditerranéen. Cette déclaration était pleine de bonnes intentions et de promesses de prospérité, de démocratie et de paix pour toute la région méditerranéenne. Force est de constater, 17 ans après, jour pour jour, que rien de tout cela rien n’a été réalisé. Pire, la situation dans la rive sud s’est dégradée sur tous les plans, et les calamités sociales que sont le chômage de masse et l’austérité n’ont pas non plus épargné les peuples de la rive nord de la méditerranée.

L’espace euro-méditerranéen, nous a-t-on toujours répété, sera un espace de respect des droits humains et de la démocratie. Dans le même temps, Ben Ali qui était le gardien des intérêts des transnationales européennes, a été soutenu jusqu’au bout par la Commission européenne et par plusieurs gouvernements européens, contre les intérêts du peuple tunisien. Pareil pour les autres dictateurs de la région.

Quel crédit peut-on donner aussi à cette volonté, si souvent, affirmée de défendre les droits de la personne humaine alors qu’un de ses droits élémentaires, le droit de circulation, est bafoué en permanence par la forteresse de Schengen ? La libre circulation n’est prévue que pour les marchandises et les capitaux, pas pour les femmes et les hommes !

L’expérience des dernières années, a montré aussi qu’il ne peut être question d’une paix régionale et de la proclamation du Droit des peuples à vivre libres alors que le fait colonial israélien se poursuit et que le peuple palestinien se voit dénier le droit de constituer un Etat indépendant, que ses enfants sont massacrés en toute impunité et qu’une partie de sa population est contrainte à un exil sans fin.

La démocratie n’est qu’un vain mot lorsqu’elle ne signifie pas la souveraineté populaire. L’Union européenne n’avait pas cru nécessaire en 1995, pas plus qu’aujourd’hui, de demander leur avis aux populations concernées par le projet euro-méditerranéen, qui, quel que soit l’angle sous lequel on l’aborde, apparaît comme un rapport d’allégeance des pays du Sud à l’Europe.

Face à l’aspiration profonde des peuples arabes à la souveraineté nationale, à la liberté et à la justice sociale, les forces impérialistes n’ont de réponses que l’austérité et le libre-échange, à la manière de la médecine populaire de jadis qui avait pour remède universel de saigner le patient, parfois jusqu’à la mort ! A l’instar de la médecine qui a bien progressé et a tourné le dos à la pratique destructrice de la saignée, ces peuples doivent suivre une nouvelle voie en rupture avec l’ordre établi.

 

Mesdames, Messieurs,

Les peuples du Sud comme du Nord de la Méditerranée veulent une Méditerranée citoyenne, démocratique, sociale, solidaire et respectueuse de l’environnement. Le projet méditerranéen doit être basé sur une véritable logique de coopération qui soit profitable à tous les peuples de la région. Il s’agit de combler le fossé entre les deux rives au besoin par des mesures inégales en faveur des peuples du Sud qui permettent à terme d’harmoniser vers le haut les conditions de vie et de travail de l’ensemble des peuples méditerranéens. La Méditerranée que nous voulons, sera construite pour répondre aux besoins sociaux, politiques, éducatifs et culturels des peuples et non pas à des contraintes prétendument fatales du marché.

Nous voulons une Méditerranée libérée du chômage et de la précarité, garantissant un droit fondamental à l’accès à l’alimentation pour tous, une protection sociale véritable à tous ses habitants, un salaire et un logement décents, une couverture sanitaire gratuite incluant les traitements les plus modernes et un accès libre et égal à l’éducation. De manière prioritaire, il faut assurer la défense du service public, l’accès à la terre, et faire cesser la privatisation des transports, des communications, de l’électricité, du gaz, de l’eau, de l’éducation, de la santé, de la recherche et de la sécurité sociale. De même qu’il faut lever les entraves à la libre circulation des personnes.

La construction de l’espace méditerranéen doit prendre en considération le principe d’égalité entre les femmes et les hommes comme facteur de progrès, de développement durable et de justice sociale.

Les révolutions arabes sont aujourd’hui une opportunité historique pour les pays directement concernées par ces révolutions, mais aussi pour tout le bassin méditerranéen. L’Union européenne et ses Etats membres ont une opportunité historique de prouver leur attachement aux valeurs universelles des droits humains, en agissant dans le sens de l’histoire qui avance, en ce moment même, à grandes enjambées du côté de la rive sud de la méditerranée.

Oui, il est possible aujourd’hui, que nous agissions, de part et d’autre de la Méditerranée, pour la démocratie, la prospérité, la paix et l’amitié entre les peuples, dans le respect mutuel de la souveraineté et de l’autodétermination.

 

Des victoires ont été remportées, d'autres sont possibles ; nous gardons espoir !

 

Arabe : ‘Chokran lakoum’ (Merci à vous)

Catalan : ‘Moltes gracies’ (Merci beaucoup)

 

Commenter cet article