Une augmentation de salaire qui n’en est pas une

Publié le par FATHI CHAMKHI

Le dernier numéro du journal Echâab, organe de la centrale syndicale (UGTT)[1], titrait, en gros sur sa première page : « des augmentations salariales importantes pour les fonctionnaires », résumant ainsi le récent accord sur les augmentations de salaires dans la fonction publique. De son côté, A. Jrad, secrétaire général de l’UGTT, a qualifié l’accord, lors de la réunion du bureau exécutif élargi, le 18 septembre, de « satisfaisant » et de « positif » tout en remerciant le président Ben Ali « pour son appui à ses enfants les travailleurs »[2]. Il a, par ailleurs, fait savoir que 35 accords similaires sont en phase d’être signés dans le secteur privé ; sans plus de précision concernant certains secteurs ou un accord salarial semble peu probable.

Ce type d’accord, prévoyant un relèvement des appointements d’une majorité des salariés tunisiens, étalé sur trois ans, est le cinquième du genre depuis 1990. Ils deviennent ainsi, un outil important dans la stratégie du pouvoir de Ben Ali vis-à-vis de la classe ouvrière en particulier et des classes populaires en général. Quelle signification réelle de ces augmentations salariales ? Quelles incidences ont-elles sur le niveau de vie général des salariés et par delà, des couches populaires ?

L’accord concernant la fonction publique prévoit une augmentation brute, de près de 10%, répartie sur trois ans (3.3% par an). Ces relèvements de salaires touchent environ 382 mille fonctionnaires et agents de l’état ; soit à peu près le cinquième de l’ensemble des salariés tunisiens. Les salariés du privé ne devraient pas espérer plus. Les quelques accords déjà signés[3] accordent des augmentations qui se situent bien en dessous de ce qu’ont obtenu les fonctionnaires et les agents de l’Etat. A l’exception, toutefois, du secteur bancaire ou celui de la presse écrite, dont les taux d’augmentation sont légèrement supérieurs à ceux des fonctionnaires. Par contre, un secteur comme celui de la fabrication des matériaux de construction, qui est par ailleurs l’un des plus touchés par la vague de privatisation, est l’un des moins bien loti.

Quelles sont les retombées réelles de ces augmentations sur le pouvoir d’achat des salariés ? Dans la fonction publique, l’augmentation du salaire nominal, pour la période de l’accord (2002-2003), comporte une baisse, de plus ou moins 10% sur la première tranche, par rapport à celle de la période précédente (1999-2001). Dans l’esprit du gouvernement (et non moins dans celui de la direction de l’UGTT) cette diminution est pleinement justifiée par la « conjoncture ». De plus, cette augmentation est imposable à hauteur de 15.3%. Enfin, elle est légèrement inférieure au taux d’inflation officiel.

Que reste-t-il alors de ces prétendues augmentations ? Et bien, les fonctionnaires, puisqu’il s’agit d’eux, gagnent, en apparence, une hausse de leur salaire, mais c’est une hausse tout à fait bidon, puisqu’elle est purement nominale, c’est à dire sans effet positif sur le pouvoir d’achat.

Qu’en est-il des autres salariés ? Eh bien, comme les augmentations nominales qu’ils obtiennent sont, en général, inférieures à celles des salariés de l’Etat, la signification réelle de ce qu’ils obtiennent est encore plus mystificatrice. Mais, les salariés de l’Etat qui ont, bon an mal an, obtenu lors des quatre accords précédents un rétablissement de leur salaire moyen réel au niveau de celui de 1984, risquent fort bien, au cours des trois années à venir de redescendre en dessous du niveau de 1984. Cela dépendra surtout de l’évolution de l’inflation.

Moins bien lotis, les salaires réels dans le secteur privé se situent aujourd’hui en dessous de leur niveau d’il y a près de 20 ans : pour tous les secteurs de production, le salaire moyen réel en 2000 est en dessous de son niveau de 1984 (indice100), il n’est que de 98.5. Mais, cette moyenne cache des situations particulières assez contrastées. Ainsi, le salaire moyen réel dans l’industrie mécanique et électrique n’est que de 69.8, tandis qu’il dépasse les 130 points dans les mines ou bien dans la production et la distribution d’électricité.

Certains se plaisent à dire que finalement, les hausses successives des salaires, depuis 1990, ont permis de stopper la détérioration du salaire réel qui était tombé à son plus bas niveau vers la fin des années 80. C’est vrai que les accords salariaux successifs ont minimisé la casse. Mais, ils ne parlent jamais des profits accumulés entre temps par les patrons sur le dos des travailleurs.

Mais, l’effet sédatif des augmentations en trompe-l’œil va vite perdre son effet magique. De Ben Ali à A. Jrad en passant par H. Jilani[4] et consorts, on ne cesse, en effet, d’invoquer la mauvaise conjoncture nationale et internationale pour faire comprendre aux salariés qu’ils doivent s’estimer heureux, puisqu’ils ont un emploi et un salaire, et qu’ils devront se contenter de ce qu’on veut bien leur donner. Mais, en vérité, bien au-delà de la conjoncture, c’est bien l’extrême fragilité de l’économie tunisienne qui commence à apparaître au grand jour. Son intégration au marché globalisée, via la zone de libre échange européenne, vient de dépasser le seuil de non retour. Le pays tout entier est entré, depuis peu, dans la zone de turbulence de la globalisation. Seulement, notre perception du phénomène a été quelque peu faussée par les répercussions économiques et politiques des évènements du 11 septembre. Le pouvoir et le patronat ne se sont pas trompés, c’est à contre cœur qu’ils ont accordé les dernières augmentations de salaires. Une prudence, espèrent-ils, qui éloignera la tempête.

Par ailleurs, les salariés, qui représentent plus des 2/3 des actifs occupés tunisiens (un peu plus de 70%), ne bénéficient pas tous des augmentations prévus dans les divers accords sectoriels. Probablement, plus de la moitié d’entre eux sont des smigards. Selon les résultats du recensement de la population de 1994, et sans trop rentrer dans les détails de la répartition des actifs par profession, les employés de maison et les concierges (84.692), les travailleurs du bâtiment et des travaux publics (289.749), les manœuvres non classés (67.717) et les ouvriers agricoles (262.510) représentent 43.8% de l’ensemble des salariés. La quasi totalité d’entre-eux ne sont pas concernés par les accords salariaux, mais ils relèvent plutôt du domaine du salaire minimum garanti (qui ne l’est pas toujours).

Le smig réel est tombée, en 2001, à 87.8 par rapport à ce qu’il a été en 1984 (=100). Le smag (salaire minimum agricole garanti) réel est en moins mauvaise posture puisqu’il se situe à 95.7 par rapport à la même année de référence. Cela n’empêche pas le pouvoir de proclamer que « ..le pouvoir d’achat des salaires minimums a été préservé à la faveur des valorisations successives intervenues en vingt occasions depuis 1987 »[5]

Contrairement au salaire moyen réel, la chute libre du salaire minimum réel depuis 1984 n’a pas été jugulée par les prétendues « revalorisation successives ». Ce sont les plus pauvres, d’entre les pauvres, qui doivent, en premier, régler la facture sociale du libéralisme. Là où la logique marchande triomphe, les faibles se font écraser !

Afin d’apprécier à leur juste valeur les récentes augmentations de salaires, il convient, ne serait-ce que brièvement, de prendre en compte les autres facteurs qui déterminent en dernière analyse le niveau de vie réel des salariés et d'évaluer dans quelle mesure ils profitent des fruits de leur propre labeur.

Au cours des 20 dernières années, le PIB tunisien a évolué d’un indice 100 en 1984 à un indice 181.3 en 1999. A qui a profité cette richesse ? Certainement pas au monde du travail, puisque durant cette période, l’indice des salaires (ensemble des secteurs économiques, y compris les fonctionnaires) n’a fait qu’un petit pas en avant pour se situer en 1999 à 103.8 ; autrement dit les salariés ont gagné, au bout de 17 années d’efforts et de sacrifices moins de 4 petits points alors que le produit national a progressé de 81.3 points ! Où est passée le reste ? Ne cherchez pas loin ; c’est le capital qui a raflé la mise. En effet, l’indice des profits a réalisé un véritable bond jusqu’à 171.2.

En 1984, les salariés représentaient 64.3% de l’ensemble de la population active occupée, mais leur revenu ne représentait que 40% du PIB ! Dix ans après, le premier pourcentage a grimpé à 70.1, et le second est tombé à 39.7%. Au cours de la même période, les revenus du capital se sont élevé de 57.3% à 60.3% du PIB. Belle illustration du creusement des inégalités.

Cela ne semble nullement gêner A. Jrad qui n’ignore pas ses chiffres, puisqu’ils sont extraits du rapport économique et social de l’UGTT[6]. Non seulement il se déclare tout à fait satisfait après la conclusion de l’accord salarial dans la fonction publique, mais, de plus, il exhorte l’ensemble des travailleurs à fournir plus d’efforts et à produire encore plus[7] !

La dynamique à l’œuvre dans la société tunisienne au cours des 15 dernières années est une dynamique de creusement des inégalités. Il en résulte une accélération de la concentration des richesses au profit d’un nombre réduit de privilégiés. Ce ne sont donc pas les quelques miettes qu’on distribue en grande pompe aux salariés qui vont changer grand chose à ce processus d’appauvrissement global.

En effet, non seulement, la part des salariés dans le produit de leur propre labeur se rétrécit au fil des ans et ce malgré qu’ils soient surexploités, et que la part du travail non payé que s’approprient les entrepreneurs, augmente sans cesse, mais en plus, ils doivent mettre la main dans la poche beaucoup plus qu’avant s’il sont malades ou bien s’ils ont des enfants qui vont à l’école..

Mais voyons tout d’abord, la pression fiscale dont le poids s’abat surtout sur les salariés et qui s’est particulièrement alourdie durant les dernières années. La contribution des salariés à l’impôt direct sur les revenus est passé de 43% en 1997 à 46% en 2000, dans le même temps la part des profits a reculé de 39% à 36%. En d’autres termes, les salariés, qui perçoivent une part en constante diminution du PIB, payent de plus en plus d’impôts directs. Tandis que le capital, qui s’approprie une part grandissante de ce même PIB, se voit, au contraire, gratifié de continuels dégrèvements fiscaux ! La Tunisie marche sur la tête.

En fait, le poids de la fiscalité est constitué principalement d’impôts indirects. Il s’agit de la fameuse TVA qui grève tout particulièrement la consommation des salariés. Elle représente 76,4% de la pression fiscale totale.

L’univers économique et social des travailleurs tunisiens a sensiblement changé au cours des 15 dernières années, souvent, fort malheureusement, de mal en pis ! L’Etat, suivant une logique libérale, se désengage de plus en plus de la sphère sociale. Les services publics de l’enseignement et de la santé sont en première ligne d’un véritable processus de marchandisation. Pour les salariés, comme pour l’ensemble des classes populaires, s’en suit une double dynamique : une contribution financière croissante pour l’accès à ces services qui d’ailleurs n’empêche pas leur dégradation. Cette dernière peut se traduire ; soit par la détérioration de la qualité du service, ou bien par le renoncement pur et simple à ce service. Par exemple, la détérioration de la qualité de l’enseignement public pousse les parents à y faire face grâce à un recours massif aux cours particuliers. Le système des cours particuliers est devenu, depuis une quinzaine d’années, un véritable système parallèle d’enseignement… privé !

Le transfert, lent mais persistant, de tous les services sociaux primordiaux de la sphère sociale à la sphère marchande, conjointement à la stagnation du salaire réel moyen, conduisent inévitablement à la détérioration des conditions de vie de l’écrasante majorité des tunisiens.

La liquidation programmée de la Caisse générale de compensation (CGC) fait partie de ce processus. En prenant l’année 1985 comme base de référence (100), on constate qu’en 1999, les dépenses de la CGC ont diminué de 21.4 points, ce qui s’est traduit par la chute de sa part dans la consommation privée de 77.8 points (1999 = 22.2) par rapport à 1985 (100). La CGC fonctionnait comme un moyen par lequel l’Etat prenait en charge une partie des frais de reproduction de la force de travail, notamment celle des plus démunis. Cette charge est reportée, en grande partie, sur les classes populaires, via le marché. L’affaiblissement du rôle de redistribution de la CGC, en attendant sa suppression pure et simple, affecte, sans aucun doute, le niveau de vie des classes populaires.

Les salariés tunisiens doivent donc faire face, à une évolution des prix plus rapide que l’augmentation de leur salaire d’une part, et à la transformation de services sociaux, auparavant accordés gratuitement ou moyennant une modique contribution financière, en marchandises d’autre part. Le niveau de vie des tunisiens ne peut que s’en ressentir assez négativement. Et, ce ne sont pas des augmentations en trompe-l’œil qui vont pouvoir corriger cette injustice accablante.

Par ailleurs, les négociations tripartites (gouvernement, patronat et direction syndicale) n’ont jamais abordé des aspects qui ont des répercussions immédiates sur le monde du travail, telle que les orientations fondamentales de la politique économique et sociale de l’Etat depuis 1987. La dérégulation du marché du travail en est l’un des axes centraux.

La législation du travail est soumise à un assouplissement continu visant à rendre la main d’œuvre, encore plus corvéable à merci, plus docile et, si besoin est, « jetable » à bas frais. Les droits syndicaux sont reconnus du bout des lèvres, mais dans la pratique les libertés syndicales sont quasi-inexistantes ; le droit de réunion est interdit de facto sur les lieux de travail et le droit de grève est triplement bouclé par les patrons, le pouvoir et le veto de la direction de l’UGTT. La participation des salariés à la vie de l’entreprise est quasi inexistante.

Ainsi, la dérégulation, visant une plus grande flexibilité dans l’emploi de la main d’œuvre locale, a conduit, durant les quinze dernières années, à une réelle détérioration des conditions de travail.

Pourtant malgré ce climat anti-social, la productivité générale du travail a fait des progrès sensibles durant les années quatre vingt dix, faisant en 2000 un bond de 30 points par rapport à l’année 1990 (=100).

En résumé, le coût de la main d’œuvre, déjà assez bas, a été comprimé davantage, dans le même temps la productivité du travail a fait des progrès sensibles. Résultat, le surtravail que s’approprie la bourgeoisie a grossi, ce qui explique la hausse des taux de profits. Mais, ce système largement profitable à une minorité de privilégiés n’est pas bon pour la société dans son ensemble. Car le creusement des inégalités sociales qui induit l’appauvrissement et l’exclusion ne peut, en aucune manière, ouvrir des perspectives d’un développement durable de la Tunisie.

L’UGTT affiche toujours comme objectif principal : « La liberté et la justice sociale ». Drôle de liberté que celle d’« un renard libre dans un poulailler libre ».

Septembre 02

Fathi CHAMKHI



[1] Echâab, 21/9/02

[2] op. cit.

[3]A ce jour, seuls 18 secteurs ont réussit à conclure un accord salarial : textile, confection, chaussures, transport routies des marchandises, fonderies et métallurgie, industrie des matériaux de construction, banques, équipements agricoles, presse écrite, commerce, confiseries…

[4]Le chef du patronat tunisien

[5]République tunisienne, Ministère du développement économique, « Notes d’orentations du X° Plan. 2002-2006 ». Août 2001

[6] Op. cit.

[7]Echâab du 21 septembre 2002

Publié dans EMPLOI

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