UN DEVOIR DE SOLIDARITÉ À HONORER ET UNE DIGNITÉ À RECOUVRIR

Publié le par FATHI CHAMKHI

Ben Ali vient d’inviter Ariel Sharon, premier ministre de l’État d’Israël, à visiter la Tunisie en novembre prochain ! Faut-il en faire tout un plat ? Un chef d’État qui invite un chef de gouvernement, quoi de plus normal ? D’autant plus, explique le ministre tunisien des affaires étrangères, cette invitation intervient dans le cadre de la deuxième cession du Sommet Mondial sur la Société de l’Information qui aura lieu à Tunis, sous l’égide de l’Organisation des Nations Unis.

L’État d’Israël est-il un « État ordinaire » ? M. Warshawski, militant internationaliste israélien, défini l’État d’Israël comme étant un État religieux, raciste et colonialiste. Cet État, qui est de création récente (à peine deux générations), ne se trouve pas en Asie du Sud-Est ou en Amérique Latine, mais au milieu du Monde arabe. Il est donc compréhensible que ce fait touche, de manière particulièrement forte, l’affectif des tunisiens. De fait, depuis sa création en 1948, l’État d’Israël n’a jamais été reconnu par l’État tunisien.

Par ailleurs, Ariel Sharon est-il un « homme d’État ordinaire » ? Non seulement il est le représentant de l’État sioniste, mais en plus il est directement responsable de crimes abominables (massacres de réfugiés palestiniens des camps de Sabra et de Chatila, à Beyrouth en 1982, et plus récemment ceux du camp de Jenine en Cisjordanie…). Aux yeux des Tunisiens, Ariel Sharon personnifie, à raison, tout ce que le sionisme a produit de plus odieux. Leur imposer la visite de Sharon c’est les agresser violemment, heurter leurs convictions et porter gravement atteinte à leur dignité.

Faut-il reconnaître l’État d’Israël et accueillir, comme si de rien n’était, son représentant le plus sanguinaire ? Telle est la question que soulève aujourd’hui cette invitation. En fait, Ben Ali ne pose pas la question aux tunisiens, il se contente, à sa manière, d’y répondre ! Par conséquent, le problème est double ; car en plus de la question de la nature politique de l’État d’Israël, il pose aussi, non sans gravité, celle de l’État tunisien.

Pouvons-nous librement débattre de questions politiques dans un État de non-droit ? Dans un État démocratique, le droit de tous les citoyens de s’informer, de se forger des idées politiques et de les exprimer, en toute liberté, est garanti par la loi. L’usage de ses libertés fonde la légitimité même d’un tel État. Un État anti-démocratique criminalise, au contraire, tout usage libre de la pensée et de la parole.

Peut-on aujourd’hui soulever la question de l’État d’Israël sans évoquer sa nature politique ? Le discours des officiels tunisiens, et de leurs acolytes, le seul autorisé en Tunisie, tente désespérément d’évacuer cette question. Pouvions-nous, évoquer l’État d’Afrique du Sud, avant février 1990 (date à laquelle Nelson Mandela fut libéré et l’interdiction de l’ANC levée), sans parler de l’Apartheid.

L’invitation de Sharon n’est ni un acte fortuit, ni un acte précipité. au cours des 15 dernières années Le processus de normalisation des relations entre les deux États, malgré le fait qu’il soit resté à l’écart des projecteurs, n’a cessé de gagner du terrain. Par contre, l’attitude de la majorité de Tunisiens, à l’égard de l’État sioniste, n’a guère changé, sinon vers plus de rejet.

Déjà, en novembre 1995, lors de la conférence de Barcelone, au cours de laquelle fut lancée la nouvelle stratégie européenne en Méditerranée (le Partenariat Euro-méditerranéen), officiels tunisiens et israéliens s’étaient assis autour de la même table, et avaient signé les accords qui validèrent le processus de normalisation. Ce rapprochement n’a jamais fléchi par la suite, et il s’est concrétisé de plusieurs manières : ouverture de « bureaux d’intérêts » à Tel-Aviv et à Tunis, échanges commerciaux, tourisme, etc. Mais, sans toutefois sortir de la sphère restreinte du pouvoir.

Le rapprochement des deux pouvoirs est donc un fait avéré. Même si l’annonce de l’invitation de Sharon peu paraître inopinée, rien n’est fait dans la précipitation. Ceci étant dit, venant d’un chef d’État arabe, l’invitation d’Ariel Sharon pour visiter une capitale arabe, n’est pas une décision politique banale. En tout cas, Ben Ali peut se vanter d’être réellement le premier à le faire.

Qu’est ce qui explique une telle décision ? Bien sûr nous sommes tentés de ne voir derrière cela que la main de l’impérialisme étasunien, du lobby sioniste et, certains ont tendance à l’oublier, l’impérialisme européen ? Le rôle de ces forces antagonistes est incontestable, mais ne suffit pas, à lui seul, à expliquer l’attitude du pouvoir tunisien. Tout pousse à croire que l’invitation de Sharon est une décision dont la paternité revient, en grande partie, au « génie » de Carthage.

Côté intérieur, Ben Ali peut, à raison, se targuer de ne pas avoir, en face de lui, une opposition qui fait le poids. Et pour cause, sa politique de répression systématique, de récupération et de corruption de tous ses opposants n’a pas faibli tout au long des ses dix sept années de règne. Cette politique a connu son point culminant, en octobre dernier, lors du coup de force de la « présidence à vie ». Cet acte a parachevé la configuration d’un régime politique totalitaire basé sur l’encadrement policier de la société et la confiscation des libertés démocratiques, tout en affectant la forme d’un État moderne et démocratique. Jugé à l’aune des intérêts des clans locaux au pouvoir, et des d’intérêts capitalistes étrangers, le résultat est appréciable…

Par ailleurs, l’adoption d’une politique économique et sociale néolibérale a produit un processus de paupérisation qui ne cesse d’éroder les maigres acquis sociaux de la population. Enfin, pour couronner le tout, certains évènements régionaux, notamment ceux de la deuxième Intifadha et de l’invasion de l’Irak (vécus ‘en direct’ à travers les chaînes de télévision satellitaires), ont été durement ressentis par l’ensemble des tunisiens. C’est contre cette société déstructurée, fragilisée, humiliée et écrasée, entre l’enclume des mesures néolibérales et le marteau de la dictature, que Ben Ali lance son nouveau défi.

Un défi que l’environnement régional de la Tunisie ne contrarie guère non plus. En Algérie, le pouvoir connaît une relative stabilité qui lui permet de se lancer corps et âme sur la voie des réformes néolibérales. Tandis qu’en Libye, le volte face de Gaddhafi lui a permis d’effectuer un rapprochement spectaculaire avec les États-Unis et les métropoles européennes. La soumission de ces deux régimes, aux contraintes de la globalisation et aux forces politiques néo-colonialistes, est la marque évidente de la fin d’une époque et le parachèvement de l’entrée, en ordre dispersé, des régimes arabes dans l’ère de la Pax americana.

En Palestine, la disparition de Yasser Arafat tombe à point nommé pour relancer les activités diplomatiques étasuniennes dans la région. L’élection de Mahmoud Abbès, le 9 janvier, hâte l’arrêt de l’Intifadha. Et c’est finalement le mois dernier, à Charm-Echeikh, qu’Abbès a conclu avec Sharon, sous supervision étasunienne, un arrêt des opérations armées en échange d’un assouplissement des mesures répressives dans les territoires palestiniens occupés. Ce choix, de la part d’Abou Mazen (unique président arabe élu démocratiquement), qui répond à plusieurs considérations (ôter le prétexte d’une guerre d’autodéfense qu’utilise l’armée israélienne pour couvrir ses crimes contre le peuple palestinien, et l’aspiration légitime des palestiniens à la paix, après un demi siècle de destructions et de massacres), est un choix légitime.

Les régimes arabes, dont la seule vraie performance est d’avoir failli sur tous les plans, ont saisi l’occasion pour resserrer leurs liens avec l’État sioniste en se soumettant à son diktat. Vis-à-vis de la Palestine, ils n’ont pas su mener à bien ni la guerre ni la paix. Le régime de Ben Ali, lui aussi se mouvant par un instinct de conservation à toute épreuve, a voulu prendre tout le monde de vitesse. Saisir l’opportunité pour faire l’exploit de feu Sadate… en sens inverse ; au lieu d’aller à Jérusalem, il accueillera Sharon à Tunis. Une telle « idée » ne peut que caresser, dans le sens du poil, un ego frustré ? D’autant plus que le SMSI offre un cadre idéal pour tenter ce passage en force… en douceur ! Courageux mais pas téméraire !

L’idée a fait son chemin et les dernières hésitations sont vite balayées l’une après l’autre. Enfin, le 7 décembre, Joseph Sitruk, le grand rabbin de France, a jugé utile de faire le déplacement à Tunis, afin de dissiper les dernières craintes de Ben Ali. Avant de reprendre l’avion il a tenu à déclarer, à la presse, qu’il était venu dire à Ben Ali que « maintenant il est temps de prendre une position publique et de prendre des initiatives » et d’ajouter « le chef de l'État tunisien a accueilli l'idée avec une parfaite conviction » et « il m’a fait part d'un programme à suivre » (source AFP).

La balle est maintenant dans notre camp, nous avons huit mois pour transformer l’essai. Nous avons attendu cinquante ans : ça suffit comme ça ! Aujourd’hui, nous avons un devoir de solidarité à honorer et une dignité à recouvrir. Nous n’obtiendrons rien sans sacrifices ; l’emprisonnement de Mohammed Abbou est là pour nous le rappeler.

Tunis, le 12 mars 2005

Fathi Chamkhi

Publié dans PALESTINE

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