TUNISIE : STOPPEZ L’HÉMORRAGIE, ANNULEZ LA DETTE !

Publié le par FATHI CHAMKHI

Selon la pensée dominante, la dette extérieure est une opportunité pour le développement des pays du Tiers Monde ! Cette assertion résiste-t-elle à l’étude des faits ? L’analyse de la dette de la Tunisie, véritable cas d’école en la matière, peut nous en fournir la réponse.

Au cours du dernier quart de siècle, la société tunisienne a fourni un effort considérable pour accroître sa production ; le produit national brut a été multiplié par 2,6, passant ainsi de 8,5 milliards de dollars (Mds de $) en 1980, à 22,4 Md de $ en 2003.

Cependant, une partie, non négligeable, de cette richesse a été détournée, au moyen de la dette, vers de puissants acteurs capitalistes extérieurs. La Tunisie a remboursé, en effet, au titre du service de la dette, 28,5 Mds de $ ; ce qui représente plus de 8 fois le montant de la dette initiale de 1980[1].

Cet important effort de remboursement n’a pas pour autant permis d’alléger le fardeau de la dette. Bien au contraire, de 1980 à 2003, l’encours de celle-ci est passé de 3,5 à 15,5 Md de $ (soit une multiplication par environ 4,5 fois). De plus, la dette a ainsi augmenté plus rapidement que le produit national.

Pis encore, au cours de cette période, le solde des transferts nets de capitaux d’emprunts à moyen et à long terme (MLT) a été négatif[2]. En d’autres termes, la Tunisie a dépensé, au titre des remboursements, plus qu’elle n’a reçu sous forme d’emprunts nouveaux ; elle est donc exportatrice de capitaux.

Ainsi, la Tunisie n’a nullement bénéficié au cours des 25 dernières années, d’un quelconque apport effectif de capitaux d’emprunts pour financer son développement, puisque les 27 Mds de $ qu’elle a reçu à ce titre n’ont même pas suffit à couvrir les 28,5 Mds de $ payés en service de la dette !

Nul doute, donc, que la dette extérieure fonctionne comme moyen de ponction de richesses et non comme source de financement de supposés « déficits structurels » de l’économie locale. En agissant de la sorte, le mécanisme de la dette favorise l’accumulation de quelques-uns, sans conduire le moins du monde au « décollage » de l’économie locale.

Loin de s’améliorer, cette situation a connu une nette détérioration depuis 1996, qui marque l'exacerbation des mesures néolibérales sous l’effet de l’Accord de Partenariat[3]. Celui-ci a permis de tendre un peu plus les ressorts de l’économie locale (en broyant au passage toute forme de protection sociale), portant le taux moyen de croissance annuelle du Produit intérieur brut à 4% au cours de la première phase de restructuration néolibérale (1987-1995), et à 5% lors de la phase en cours.

Ce gain précieux de croissance n’a nullement servi les intérêts du développement local ; entre 1996 et 2003, le service de la dette s’est élevé à 12 Mds de $. Dans le même temps, les transferts nets sur la dette ont été nuls, voire légèrement négatifs.

Par ailleurs, l’Investissement direct étranger (IDE) a légèrement dépassé les 4 Mds de $, dont plus du quart s’est orienté vers l’acquisition, par le biais des privatisations, de ‘morceaux de choix’ parmi les sociétés précédemment publiques : cimenteries, chaînes hôtelières, banques, assurances… Là aussi nous avons une illustration du vrai rôle de l’IDE qui agit bien plus comme prédateur et pompe aspirante de richesse , que comme locomotive de la croissance économique, contrairement à ce que prétend l’idéologie néolibérale. En effet, les multinationales ont rapatrié des profits pour une valeur supérieure à 3 Mds de $.

Notons, à titre de comparaison, que les travailleurs tunisiens à l’étranger ont transféré, au cours du même laps de temps, environ 7 Mds de $, sans compter les  sommes qui transitent par les différents canaux informels. De plus, contrairement à l’IDE, ces ‘transferts financiers positifs’, n’ont pas le reflex du rapatriement automatique des profits gravé dans leur code génétique : ils sont essentiels à la survie des populations sur place et servent intégralement au développement local.

Les principaux ratios de la dette attestent de l’évolution désastreuse de la dette pour l’économie de la Tunisie : son service, par rapport au PNB, est passé de 41,6% en 1980 à 61,3% en 1996, puis 74% en 2003, et par rapport aux exportations de biens et service, de 96%, à 127% et enfin 139%.

Enfin, pour faire face à cette contrainte financière qu’est la dette, aussi odieuse qu’illégitime, le pouvoir local, commandé en cela par les institutions financières internationales, recourt, de plus en plus, aux formes d’emprunts les plus contraignantes politiquement et les plus coûteuses financièrement. Là encore, le remède néolibéral ne fait qu’empirer le mal !

L’évolution des emprunts contractés auprès des organismes multilatéraux, notamment la Banque mondiale , est assez significative de cette tendance. Ces emprunts sont assorties de conditionnalités assez strictes portant sur la politique économique et sont, bien souvent, peu généreux en termes de coût financier. Lors de la première phase de restructuration, la part des crédits multilatéraux, dans la structure de la dette extérieure de la Tunisie, a fait un bond spectaculaire de 19 à 40%[4].

Après 1996, tout en restant les principaux bailleurs de fonds, les organismes multilatéraux ont vu leur part régresser légèrement au profit d’un nouveau prédateur, non moins redoutable : les marchés financiers, qui ont vu leur part passer de 20% en 1996 à environ 36% en 2003. Ces crédits privés sont contractés en majorité sur le marché domestique japonais et secondairement sur le marché financier américain. Inutile de rappeler que ce genre de crédits n’a qu’une seule règle : la recherche de la rentabilité financière maximale dans les délais les plus courts.

À titre d’exemple, le taux d’intérêt moyen des crédits octroyés par les créanciers officiels a été de 3,2% en 2002, tandis que ceux octroyés par les créanciers privés l’ont été à un taux de 7%. De plus, les taux d’intérêts appliqués sur les crédits privés sont variables, c’est-à-dire qu’ils fluctuent au grès de la spéculation financière sur les places boursières. Là aussi, la Tunisie n’a aucune maîtrise sur sa dette.

Évoquons, pour terminer ce bref aperçu, le cas des crédits à court terme ; véritable soupape de sûreté, qui sert à boucler les fins de budget difficiles. La part de ces crédits dans l’encours de la dette totale varie au gré des conjonctures. Actuellement, les prix élevés du pétrole brut exercent de fortes pressions sur les finances publiques, et se traduisent par un recours, qui va crescendo, aux crédits à court terme qui plombent, en retour, le service de la dette.

L’expérience tunisienne démontre bien que la dette constitue en fait un obstacle majeur, face à l’aspiration légitime du peuple tunisien, à une vie meilleure, qui passe par la pleine satisfaction de ses besoins fondamentaux.

Pourtant, la Tunisie possède bon nombre d’atouts : une population jeune et instruite, une croissance démographique maîtrisée, une agriculture diversifiée et dynamique, un tissu de petites et moyennes entreprises entreprenantes et actives, un climat agréable et une bonne géographique et surtout une aspiration populaire forte pour le progrès et la modernité. Mais, cinquante ans après son indépendance, force est de constater que, la Tunisie n’a pas pu mettre à profit ses multiples atouts. Pire, la jeunesse tourne, de plus en plus, le dos au pays en tentant, par tous les moyens, de se construire un avenir ailleurs.

Il faut, sans plus tarder, inscrire l’annulation de la dette à l’ordre du jour du mouvement démocratique et social. Cette revendication est tout à fait légitime. De plus, c’est une condition, sine qua non, pour satisfaire les besoins sociaux énormes de la population et pour lever l’hypothèque qui pèse sur le développement de la Tunisie.

Impulser une dynamique locale autour de la revendication de l’annulation de la dette s’avère être, au vu des dégâts économiques et sociaux que celle-ci produit, une tâche de la plus haute importance.

Fathi CHAMKHI

Tunis,  juillet 2005

Porte parole de RAID Attac Tunisie,

Membre du réseau international CADTM (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde, www.cadtm.org)



[1] Les chiffres cités dans cet article sont extraits de : ‘Global Development Finance’ et ‘World Development Indicators’ de la Banque mondiale ; www.worldbank.org

[2] On appelle transfert net sur la dette la différence entre le service de la dette (remboursements annuels – intérêts plus principal – aux pays industrialisés) et les sommes reçues en dons et nouveaux prêts pendant la même période.

Ce transfert net est positif quand le pays ou le continent concerné reçoit plus que ce qu’il rembourse au titre de la dette. Il est négatif si les sommes remboursées sont supérieures aux sommes qui entrent dans le pays.

[3] La Tunisie a signé le 17 juillet 1995, à Bruxelles, le 1ier Accord Euroméditerranéen de libre échange (Accord de Partenariat) avec l’Union Européenne. Quelques mois plus tard, le 1ier janvier 1996, elle a amorcé son application, alors même que du côté européen, cet accord n’avait pris effet qu’à partir du 1ier mars 1998.

[4] Les principaux bailleurs de fonds multilatéraux de la Tunisie sont la BM (15% du stock de la dette), la Banque Africaine de Développement (14%) et la Banque Européenne d’Investissement (environ 5%).

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