L'AGRICULTURE TUNISIENNE ENTRE DANS UNE ZONE DE TURBULENCE

Publié le par FATHI CHAMKHI

Les produits agricoles n'étaient pas absents de l'AA (Accord d’Association) avec l’Union Européenne qui prévoit la libéralisation totale de leurs échanges commerciaux à l'horizon 2010. Une première étape a donc été franchie, en 1996 (début d’application de l’AA côté tunisien), dans la libéralisation des échanges agricoles entre ces deux parties. Une deuxième étape vient de l'être, le 25 décembre 2000, avec la signature d'un important accord agricole avec l'Union européenne.

Le nouvel accord fixe les modalités d'un renforcement de la libéralisation des échanges agricoles entre la Tunisie et l'Union européenne. Il s'agit essentiellement d'un important allégement des droits de douanes et d'un assouplissement du régime des quotas (contingents tarifaires préférentiels) sur les produits agricoles circulant entre les deux parties. La mise en place des dispositions de l'accord a débuté le 1/1/2001 et s'achèvera le 31/12/2005. Un accord complémentaire est prévu pour janvier 2006 et qui devra alors aboutir à une libéralisation totale des échanges agricoles (y compris les produits de la pèche) entre la Tunisie et les 15 pays de l'Union européenne.

Les principales mesures, côté tunisien, concernent notamment l'huile d'olive et les agrumes. Le principal "gain" tunisien est l'augmentation de 8,6% du quota de l'huile d'olive qui passe (le 1/1/2001) de 46.000 t à 50.000 t. Ce quota sera par la suite augmenté progressivement pour se situer, en 2005, à hauteur de 56.000 t.

Cependant, les exportations d'huile d'olive resteront soumises à une clause (l'Article 3, alinéa 3 de l'accord agricole du 25/12/00) qui stipule que ces dernières ne doivent pas "porter préjudice à l’équilibre du marché de l’huile d’olive dans la Communauté..". Autrement dit la commission européenne conditionne le quota accordé à la Tunisie par la non atteinte aux intérêts des producteurs européens. Ce quota peut donc être révisé à la baisse si l'intérêt de l'un des producteurs (ou de plusieurs) européens d'huile d'olive l'exige.

En ce qui concerne les agrumes, la seule amélioration qu'apporte l'accord aux producteurs tunisiens c'est l'augmentation du contingent d'oranges exonéré de droits de douane. Le quota passe de 31360 tonnes en 1995 à 35123 tonnes le 1 janvier 2001 ; soit une augmentation 3763 tonnes (+ 12%). Deux remarques s'imposent concernant l'exportations des agrumes tunisiennes :

·       Le volume global des exportations tunisiennes d'agrumes, toutes variétés confondues, a plafonné au niveau de 27000 tonnes durant la décennie 90. Alors nous sommes en droit de poser des questions sur l'intérêt réel de l'augmentation du contingent tarifaire des oranges du moment que la Tunisie n'arrive même pas à satisfaire le contingent tarifaire accordé en 1995. Dans ce cas une élimination totale des droits douaniers sur les agrumes tunisiens aurait ouvert de meilleures perspectives à ce secteur;

·       Selon le dernier rapport annuel de la Banque centrale tunisienne : "la commercialisation des agrumes continue de souffrir de certaines difficultés inhérentes, surtout, au transport maritime dont le retard affecte souvent la qualité des oranges expédiées, d’où la nécessité d’œuvrer davantage à raccourcir la durée du voyage pour préserver la qualité du produit.".

Cette réalité démontre que ce que l'on présente dans la presse locale comme étant des acquis pour le secteur agrumicole tunisien n'est en fait qu'une mesure de porter très limitée et dont les implications réelles sont presque nuls.

Les conditions d'exportation des dattes tunisiennes vers les marchés de l'Union européenne n'ont pas changé par rapports à ce qui avait déjà eu dans l'accord d'association de 1995 ; à savoir l'exonération totale des dattes tunisiennes des droits de douanes à leur entrée en Europe.

Même situation pour les vins de table et les vins bénéficiant d'une appellation d'origine. L'accord agricole de décembre 2000 n'apporte, à ce niveau, aucun changement par rapport aux termes de l'accord de 1995 ; à savoir, une exonération totale de droits de douane d'un contingent de 179200 hl de vins ordinaires et de 56000 hl de vins d'appellation d'origine.

      Enfin le régime applicable à l’importation dans la Communauté des produits agricoles originaires de Tunisie concernant les légumes et les fruits n'a pas beaucoup varié par rapport à l'accord de 1995.

Ainsi les légumes énumérés ci-dessous, restent exonérés de droits de douanes pour une période bien déterminée de l'année et qui correspond généralement à la saison hivernale seulement. Il s'agit notamment des oignons, carottes, pois, haricots, artichauts, céleris, asperges, aubergines, fenouil, courgettes, persil, Piments doux ou poivrons..

Parmi les rares produits qui ont enregistré un allongement de la période de leur importation sur le marché de l'Union européenne avec une franchise douanière totale, il y a notamment : les tomates qui seront désormais importées sur le marché européen avec une exonération de droits de douane du 1er octobre au 31 mai, avec un gain de deux mois et demi par rapport à l'accord de 1995. Il y a aussi les concombres, désormais admis avec droits de douane zéro durant la période allant du 1er octobre au 31 mars ; d'où un gain de deux mois. Par contre, les pommes de terre de primeurs restent toujours admises du 1er janvier au 31 mars dans la limite de 15000 tonnes.

Les fruits n'ont pas enregistré, comme le montre le tableau ci-dessous, de changements notables par rapport à l'accord de 1995 :

               Dans le même temps, l'Accord reconduit les faveurs accordées aux agriculteurs de l'Union européenne, notamment les producteurs de viandes bovines et de lait. De même qu'il reconduit en les renforçant, les avantages accordés aux producteurs d'huiles végétales, de betteraves et de cannes à sucre et de céréales.

L'augmentation sensible des contingents céréaliers et de l'huile végétale en provenance de l'Union européenne est certainement le fait saillant de l'accord agricole.

Cet accord autorise l'importation de 500.000 tonnes de céréales avec des droits de douanes variant entre un taux de 0% et 20%. Il s'agit notamment de blé tendre qui est imposé à hauteur de 17% en 2001, mais ce taux sera réduit à 0% en 5 tranches égales jusqu’au 1er janvier 2005.

Dans le même temps, l'accord augmente le contingent de maïs de 9000 tonnes à 15000 tonnes tout en prévoyant de baisser le droit de douane sur ce contingent au niveau 0 en 2005.

Le 1/2 million de tonnes représente un peu plus du 1/4 de la production locale en 1999. Il s'agit donc de quantités importantes qui vont certainement avoir des répercussions importantes sur le marché local. Ce sont notamment les petits producteurs qui risquent fort bien de faire les frais d'une telle politique. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les rendements du secteur céréalier tunisien pour se rendre à l'évidence. En effet, ces rendements se caractérisent par leur faiblesse et par une très grande variation d'une saison à l'autre en rapport avec la pluviométrie. Prenons l'exemple du blé tendre, qui est visé en premier lieu par la concurrence européenne, son rendement à été de 4,3 quintaux par hectare (Q/ha) pendant la campagne 1994-1995, puis de 18,6 Q/ha lors de la campagne de l'année suivante. Les rendements de l'orge, autre céréale visée par la libéralisation des échanges, ont fluctué durant la même période entre 2,1 Q/ha puis de 11,5 Q/ha. Nous sommes bien loin des 50 Q/ha (voire même beaucoup plus) que réalisent les agricultures européennes.

La différence notable des rendements se traduit par des écarts importants au niveau des prix en faveur des producteurs européens. En effet, les prix moyens d'importations pour l'orge et surtout pour le blé tendre sont largement en dessous des prix à la production en Tunisie. Pour 1999, le prix local de la tonne de blé tendre a été de 250 dinars tandis que celui de la tonne importée était de 113,1 dollars (à peu près 136 dinars), tandis que pour l'orge ces prix ont été respectivement de 170 dinars pour la tonne locale et 90,2 dollars (108 dinars) pour celle importée.

Qui va faire les frais de cette libéralisation agricole imposée par l'Union européenne et acceptée par un pouvoir local qui a faillit dans son prétendu projet national de développement et qui non seulement évoque la sacro-sainte fatalité du libéralisme triomphant pour expliquer sa soumission, mais aussi trouve le moyen d'en être fier ?

Il est certain que les petits producteurs céréaliers tunisiens, qui constituent l'écrasante majorité du secteur des céréalicultures, ne pourront pas tenir tête longtemps face à la concurrence des céréales européennes. La ruine de bon nombre d'entre eux paraît inéluctable ! La concurrence des céréales européenne risque aussi d'être fatale pour les régions de céréaliculture vivrière des zones arides et semi-arides  qui ne peuvent, elles aussi, relever le défi de cette concurrence écrasante.

Face à une libéralisation des échanges agricoles, les faibles rendements du secteur agricole céréalier posent problème. Dans la logique libérale, la solution est apportée par le marché ! Autrement dit, une grande partie de ce secteur est réellement condamnée. C'est la conception libérale du développement… durable !

Le modèle d'agriculture industrielle telle qu'il se développe au Nord est un modèle de destruction de la paysannerie. En lui permettant de s'imposer chez nous il risque de faire des ravages dans le monde paysan en transformant des régions entières en déserts humains et en portant de graves atteintes aux équilibres environnementaux.

Cette tendance se confirme aussi à la lumière des facilités qu'accorde l'accord d'association, et que le récent accord agricole renforce, au profit des producteurs européens d'huiles végétales. En effet, le contingent d'huiles en provenance de l'Union européenne a été élevé de 39000 tonnes lors de l'AA à 100 mille tonnes selon l'Accord agricole. Dans le même temps, les droits de douane qui variaient entre 15 et 43 %, selon les variétés, ont été réduits à 15% au 1er janvier 2001, pour finalement atteindre 0% le 1er janvier 2005.

Les autres faits marquants du processus de libéralisation des échanges agricoles entre la Tunisie et l'Union européenne, sont les facilités commerciales que le régime tunisien accorde aux producteurs de viandes bovines, de lait, de sucre et de pommes de terre :

L'accord agricole reconduit le contingent de 8.000 tonnes de viande bovine, soumit à un droit de douane réduit à 17%, que les éleveurs européens ont obtenu en 1995. Ce contingent représente 14% de la production locale. Cet accord reconduit aussi le contingent de lait qui s'élève à 9.700 tonnes assujetties au même taux de droit de douane. Cette quantité concerne le lait qui a subi une transformation industrielle (poudre de lait, lait concentré ou en granulés, etc.).

L'incidence de ces facilités paraît de porter assez limitée sur l'équilibre du marché local, même si ce dernier est en train d'atteindre le seuil de l'autosuffisance. Mais dans l'esprit et dans la lettre du processus de Barcelone et de celui de l'AA, le but final n'est autre que la libéralisation totale du commerce ; c'est à dire qu'après la période transitoire actuelle (12 ans), le commerce des produits agricole, comme celui des autres produits, sera très largement libéralisé. Autrement dit, la libéralisation partielle des échanges agricoles que renforce l'accord agricole, n'est qu'un avant goût de ce que sera la situation en 2006 et surtout après 2010, date à laquelle la zone de libre échange, entre la Tunisie et communauté européenne, sera effective.

 

En somme, cet accord de libre échange agricole avec l'Union européenne n'augure rien de bon pour l'agriculture tunisienne. Comment en effet peut-il en être autrement alors que celui-ci vise à mettre une agriculture sous-développée en confrontation directe avec les agricultures développées et unies des 15 pays de l'Union européenne ? Que peut-on espérer d'une concurrence aussi déséquilibrée ?

Bien sûr, les négociateurs tunisiens ont obtenu une maigre consolation sur le quota de l'huile d'olive et les agrumes ainsi qu'une franchise totale sur les dattes. Juste ce qu'il faut pour plastronner pour la galerie locale même si les vaillants seigneurs locaux ont troqué la cuirasse contre une feuille de vigne !

L'agriculture tunisienne devra désormais faire face aussi à l'agressivité commerciale agricole européenne pour des produits stratégiques tels que la viande, le lait, les céréales ou les fruits. Plusieurs secteurs agricoles tunisiens risquent vite de laisser leur peau dans cette lutte à armes inégales. Que pensent les éleveurs de bétail, notamment les petits et les moyens d'entre eux, de la libéralisation rampante de viande de bœuf ? Quel est l'avis des milliers de paysans pauvres dont le sort dépend des cultures d'orge et de blé, des réductions, voire des exonérations, des droits de douane (de 0 à 17%) d'un contingent de 508.000 t de céréales ? Peut-être trouveront-ils une consolation dans les 10.000 tonnes d'huile d'olive que les oléiculteurs ont obtenu grâce à cet accord?

Il est clair que l'accord soutient les produits agricoles destinés à l'exportation, contre ceux qui sont destinés au marché local, sous prétexte de créer un effet d'entraînement pour tout le secteur agricole. Mais une telle politique ne risque-t-elle pas, au contraire, d'engendrer des écroulements en chaîne des activités agricoles tunisiennes ?

Il est par ailleurs certain que, l'accord agricole cherche à attirer les investissements agricoles européens en Tunisie, spécialement dans la production des primeurs. Ce qui revient à vouloir transformer les meilleures terres agricoles tunisiennes en jardin potager produisant pour le marché européen et entièrement contrôlé par lui.

Les inquiétudes légitimes, que soulève cet accord en Tunisie, ne se limitent pas à la sphère agricole, ils concernent tous les aspects de la vie économique et sociale. Parmi eux, nous pouvons citer les retombées éventuelles de l'accord sur la santé publique. Face aux facilités douanières accordées aux producteurs européens de viande de bœuf, qu'elles sont les garanties sanitaires pour le consommateur tunisien, tout en sachant que des deux côtés de la chaîne les acteurs sont, libéralisme oblige, des intérêts privés ? Cela pose la question de la transparence à tous les niveaux des circuits d'approvisionnement, de l'indépendance des organismes de contrôle de la qualité, et surtout, la possibilité réelle pour les citoyens tunisiens de créer des associations de consommateurs réellement indépendantes. La collusion entre certains services de l'État et des intérêts privés, l'absence totale de transparence et la négation des libertés publiques ne laissent rien présager de bon pour le consommateur tunisien.

Suite à la conclusion de cet accord agricole, nous ne pouvons qu'exprimer notre très vive préoccupation, quant à la poursuite d'une politique libérale hasardeuse et porteuse de lourdes menaces, pour l'avenir de la Tunisie. Nous constatons malheureusement que le pouvoir tunisien continu de tenir l'écrasante majorité des tunisien-ne-s à l'écart des décisions qui déterminent leur avenir. Ni les citoyens, ni les premiers concernés par cet accord, à savoir les agriculteurs, n'ont été informés du contenu des négociations et encore moins consultés avant sa signature. Ainsi, non informé et tenu à l'écart de toutes les décisions qui engagent son avenir, le peuple tunisien continu d'être donné en pâture, mains et pieds liés, aux multiples intérêts économiques privés et notamment ceux du capital mondial.

L'association RAID a déjà engagé le combat contre la politique libérale d'ajustement structurel en Tunisie, et plus précisément contre ce qui constitue sa forme actuelle, c'est-à-dire l'accord de libre échange avec l'Union européenne. Notre combat a abouti en novembre dernier à l'organisation du premier sommet des citoyens et des peuples de la Méditerranée contre les accords de Barcelone. "L'autre sommet" a été l'illustration éclatante de la résistance citoyenne qui se met en place dans cette partie du monde contre la mondialisation libérale.

Le travail de RAID en Tunisie a déjà permis de lever une partie du voile qui cache la politique de la privatisation et ses graves menaces sur l'économie et la société en Tunisie. La poursuite de notre combat, contre le libéralisme, est conditionnée, aujourd'hui plus que jamais, par l'adhésion massive des Tunisien-ne-s qui rejettent la fatalité libérale et refusent de se soumettre plus longtemps à la dictat ure du marché.

 

Mai 2001

Fathi CHAMKHI

Publié dans ECONOMIE

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