Raid !

Publié le par FATHI CHAMKHI

L’association Raid (Attac Tunisie) a été constituée le 9/9/1999 à Tunis. Mais, la dictature a toujours refusé de lui permettre d’exister normalement ; c’est-à-dire être libre d’exercer ces activités. Pire encore, ses membres ont été l’objet de menaces, voire d’agressions tout au long des 11 dernières années, allant jusqu’à l’emprisonnement.

Le 14 janvier, la révolution a débarrassé la Tunisie de la dictature, mais en même temps elle a libéré Attac Tunisie ! Depuis, les quelques militantes et militants qui sont restés debout, et qui n’ont jamais abdiqué face à la dictature, en lui tenant tête malgré tout, sont en train d’apprendre à militer dans un pays libre.

En fait, durant les années de la dictature, Attac Tunisie a bien entendu dénoncé, en compagnie d’autres associations, le pouvoir dictatorial, mais l’apport essentiel de notre association était ailleurs.

En effet, la raison de création d’Attac en Tunisie était bien entendu la nécessité d’informer sur les dangers des politiques économiques et sociales imposées par le fameux consensus de Washington. D’essayer d’impulser en Tunisie, même si cela paraît assez difficile sous un régime de dictature, un mouvement social altermondialiste ayant pour slogan : ‘une autre Tunisie est possible’.

En dépit de la répression, nous avons réussi à mener quelques actions et même d’en gagner une ou deux ! Je me rappelle surtout notre action en soutien à des salariés d’une entreprise de textile qui avait été privatisée dans des conditions opaques. Plus précisément, il s’agit de 12 ouvriers qui ont été licenciés abusivement, 7 d’entre eux étaient les membres du syndicat. Après des mois de luttes, et après avoir été abandonnés par tous, même par la centrale syndicale, ils avaient décidé d’entamer une grève de la faim tout en appelant à l’aide ‘toutes celles et tous ceux qui sont épris de justice et de liberté’ pour les soutenir dans leur combat.

Attac Tunisie avait répondu à leur appel et au bout d’une semaine d’une bataille qui est restée exemplaire en Tunisie, en tant que matérialisation de la solidarité, tant au niveau local qu’international, entre les victimes des politiques néolibérales et les altermondialistes et qui a abouti à une victoire.

D’autres batailles ont été menées, avec moins de succès, mais l’apport le plus important d’Attac Tunisie est la production d’expertises et d’analyses sur les sujets brûlants du libéralisme en Tunisie : les privatisations, les accords imposés par les puissances étrangères, surtout l’Accord de partenariat euro-méditerranéen ou bien le programme d’ajustement structurel ou les accords de protection de l’investissement, mais aussi l’emploi, la pauvreté, etc.

Nous avons réussi, aussi, à impulser une dynamique sociale non négligeable pour la construction d’un forum social tunisien. Mais, la tâche s’est avérée finalement impossible à mener jusqu’au bout sous la dictature. Je pense que tous ces efforts, qu’Attac Tunisie a fournis tout au long de son existence sous la dictature, n’ont pas été vains, pour preuve, il y a eu la révolution. Dans quelle mesure notre lutte a favorisé l’avènement de la révolution ? Personne ne peut le dire, mais, finalement, ce qui importe aujourd’hui c’est que nous avons réussi, tous ensemble, à chasser le dictateur.

Aujourd’hui, deux mois et demi après la fuite de Ben Ali, le bilan est très mitigé ! En effet, au niveau du démantèlement des instruments de la dictature politique les choses avancent assez bien, notamment après la dissolution de son parti politique (RCD), mais aussi la promulgation de l’amnistie générale, la garantie du droit d’association, de manifestation et la constitution des partis politiques. La liberté de la presse et la liberté de publication, etc. Il y a aussi la convocation d’une Assemblée constituante pour le 24 juillet prochain, et qui sera élue à travers les premières élections libres en Tunisie.

Tout cette dynamique politique est très bonne, mais reste fragile et risque, dans un futur proche de se gripper, voire se renverser si des avancées concrètes ne sont pas réaliser au niveau économique et social. En effet, rien ne bouge, ou presque, concernant les choix fondamentaux tant au niveau économique que social. En fait, la Tunisie vit actuellement dans le cadre des choix socio-économiques qui ont été imposés à la Tunisie par la mondialisation néolibérale. La révolution a chassé le dictateur et a bien avancé dans le démantèlement de son pouvoir, mais vit toujours sous la dictature des marchés qui lui impose des choix qui continuent à nuire aux intérêts vitaux des masses populaires, des travailleurs et de la jeunesse.

Consciente de cette défaillance, et de l’enjeu crucial que représente le modèle économique et social dans le processus qui conduit à l’instauration d’une démocratie réelle en Tunisie, Raid Attac Tunisie vient de lancer une campagne nationale et internationale pour l’annulation de la dette extérieure publique que nous a laissée le dictateur.

En effet, le remboursement de cette dette constitue actuellement une charge financière importante pour la Tunisie, qui a un besoin urgent de mobiliser toutes ses ressources financières afin de faire face à toutes les urgences sociales, notamment ; la lutte contre la pauvreté extrême (10% des tunisiens vivent sous le seuil de pauvreté) et l’indemnisation des chômeurs dont le nombre s’élève à plus d’un demi millions (15% des actifs) dont les 3/4  sont des jeunes de moins de 34 ans, de même qu’environ le tiers d’entre eux sont des diplômés de l’université.

Nous demandons, plus précisément au gouverneur de la Banque centrale de Tunisie de décréter un moratoire sur le paiement de la dette en attendant la mise en place d’un gouvernement élu démocratiquement, et de favoriser la mise en place d’un audit citoyen pour qu’il puisse déterminer qu’elle est la part odieuse de la dette publique qui peut être répudiée.

La campagne pour l’annulation de la dette nous permet aussi de recentrer le débat sur les autres questions fondamentales soulevées par la révolution, notamment la question de la souveraineté populaire nationale qui est confisquée largement par la mondialisation néolibérale et la domination impérialiste qu’elle a renforcée en Tunisie. En effet, la Tunisie ne peut avancer vers la réalisation d’une société démocratique durable sans se débarrasser de la domination des forces étrangères qui continuent de lui imposer des choix contraires à ses propres intérêts nationaux. La campagne pour l’annulation de la dette publique permet justement de poser la question de la domination impérialiste qu’il nous faut rejeter.

Pour l’instant, le mouvement révolutionnaire reste faiblement organisé et ne dispose pas de programme clair et centralisé à l’échelle nationale. Il n’a pas réussi jusqu’à présent à faire émerger de ses propres rangs une direction politique qui se charge de formuler de manière consciente le programme de revendications et les actions qu’il nécessite pour les réaliser.

Il est difficile de dire exactement qui décide aujourd’hui de la marche à suivre en Tunisie, ou plutôt quelle est la force, ou bien les forces qui tirent les ficelles dans l’ombre, car il est tout à fait évident qu’il y en a bien une, sinon plusieurs. Il est vrai que le mouvement révolutionnaire reste assez bien mobilisé et il continue d’imposer des concessions et d’arracher des droits à l’ordre ancien, surtout au niveau politique, mais nous ne savons pas qui, en dernière analyse prend les décisions.

Les classes dominantes ont été très affaiblies par la révolution mais aussi par les pratiques mafieuses des clans de Ben Ali. Elles n’ont pas de parti politique et leur organisation syndicale a été très affaiblit et a perdu toute son ancienne direction, trop impliquée avec le dictateur. Une chose est sûre, l’agenda qui est appliquée à l’heure actuelle est bien celui du ‘Consensus de Washington’, j’entends par là le maintien de la Tunisie dans la division internationale du travail, telle qu’elle a été recomposée au cours de la mondialisation néolibérale depuis la fin des années 80’.

Le peuple tunisien a chassé le dictateur et son exemple est suivi par l’ensemble des peuples arabes. Les dictatures vacillent et les dictateurs sont en train de tomber. Les révolutions qui secouent la rive Sud de la Méditerranée en sonnant le glas des dictatures, annoncent aussi la fin de l’époque des dominations et du néocolonialisme.

Le peuple tunisien est debout. Sa liberté il ne la doit ni aux bienfaits supposés du libre-échange ou bien des concessions venant de la dictature. Sa liberté, il l’a acquise en comptant sur ses propres forces, en faisant tout simplement la révolution. Les Tunisiens n’ont eu, pour seules armes, face à leurs oppresseurs, que leur courage, leur détermination leur unité et leur amour pour la liberté.

En tant que peuple libre, ils n’a rien à quémander à qui que ce soit. Il a plutôt des exigences à formuler.

Le 14 janvier 2011, la nation libérée s’est mise en marche pour construire une Tunisie nouvelle, une Tunisie meilleure. Notre route sera difficile et longue, certes, mais aujourd’hui, tout devient possible !

Les puissances européennes ont toujours cherché à protéger leurs propres intérêts dans le Sud de la Méditerranée, tout en ignorant ceux des peuples. A l’échelle de la Tunisie, les intérêts économiques européens sont énormes, le stock de capital d’investissement européen s’élève à plus de 13 milliards d’euros, ce qui représente près du ¼ de l’investissement total en Tunisie. Avec plus de 1100 entreprises employant, ou plutôt exploitant, plus de 300.000 salariés, les entreprises de l’Union européenne sont le second employeur en Tunisie après l’Etat, et leur chiffre d’affaire représente plus de 6% du PIB de la Tunisie

Pour préserver les intérêts de ses transnationales, la Commission européenne et plusieurs gouvernements européens, notamment les gouvernements français, italien et espagnol ont soutenu le dictateur Ben Ali jusqu’au bout contre le peuple tunisien. Les discours et les bonnes intentions n’ont jamais rien changé à cet état de fait. Le Partenariat euro-méditerranéen nous avait bien promis la prospérité et la démocratie, mais ce sont l’appauvrissement et le renforcement de la dictature que nous avons eus.

L’article 2 de l’accord d’association de 1995 qu’avait conclu l’UE et ses Etats membres avec la Tunisie, ne dit-il pas que ‘le respect des principes démocratiques et des droits de l’homme constituent un élément essentiel de l’accord.’ Ben Ali n’était-il pas déjà un dictateur en 1995 ? Bien sûr que si. L’UE et ses Etats membres n’étaient-ils pas au courant ? Bien sûr que si. Que signifie alors une telle affirmation ? L’Union européenne doit des excuses au peuple tunisien.

Les mouvements sociaux européens ont aujourd’hui une opportunité historique pour agir plus efficacement sur l’ordre régional, voire même mondial afin d’agir plus efficacement dans le sens de l’histoire qui avance, en ce moment même, à grandes enjambées du côté de la rive Sud de la Méditerranée.

Aujourd’hui, plus que jamais il devient possible que nous agissions ensemble, de part et d’autre de la Méditerranée, pour la démocratie, la prospérité, la paix et l’amitié entre les peuples, dans le respect mutuel de la souveraineté et de l’autodétermination. Une telle dynamique peut, si elle met en place, se propager à l’échelle de la planète, en s’enrichissant et en se fortifiant des expériences des autres peuples et mouvements sociaux dans les autres régions du monde.

Jusqu’à présent, nous, mouvements sociaux et mouvements altermondialistes nous avons travaillé sur l’hypothèse qu’un ‘autre monde est possible’. Depuis, la révolution tunisienne, qui se transforme actuellement en révolution régionale, ce qui est à l’œuvre c’est bien la construction de cet autre monde qu’il nous faut réaliser ensemble.

Tunis, 28 mars 2011

Fathi Chamkhi

Publié dans DEMOCRATIE

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